Quand Alexandre Regeffe parle du “film VR”, il refuse d’en faire une simple histoire de technologie. Ce qui s’est joué depuis 2015, c’est une reconfiguration de la grammaire cinéma : raconter sans rectangle, sans hors-champ contrôlé, avec un spectateur qui n’est plus seulement devant l’image mais “dans” la scène. Alexandre arrive dans le 360 par la pratique, après une carrière longue dans la télévision et l’exploitation technique de l’image : à l’époque, tout est encore instable, le matériel embryonnaire, les workflows sont fragiles, et surtout la promesse est floue. On confond facilement immersion et gadget, sensation et récit.
Dans cette décennie, un moment français ressort comme un jalon structurant : la période Arte 360. La chaîne franco-allemande avait alors une logique de commande, de préachat, de diffusion (sur une app, puis sur Youtube), donc une possibilité d’itérer et de progresser. Une filière commence quand les œuvres peuvent se fabriquer plusieurs fois, se confronter au public, se corriger. Pour le réalisateur, ce cycle s’associe à une forme de maturation accélérée, notamment sur le documentaire où l’immersion a un sens immédiat : présence, exploration, proximité, sensation d’accès.
Cover: Alexandre Regeffe et la Blackmagic URSA Cine Immersive

Mais la filière a encaissé un rappel brutal : quand une plateforme ou un diffuseur se retire, ce n’est pas seulement un guichet qui disparaît, c’est un rythme de production qui s’écroule. L’arrêt d’Arte 360 agit comme un marqueur : beaucoup comprennent alors que le “film VR” ne peut pas dépendre d’un seul acteur, ni se contenter d’une économie de l’exception. Alexandre lui-même ferme sa structure de production et pivote vers la prestation et la formation — un mouvement typique d’un secteur qui conserve les compétences mais perd l’infrastructure économique qui permet à la création d’exister durablement.
Aujourd’hui, la force du médium n’est plus à prouver… mais il faut enfin définir ce que l’on vend
Pour Alexandre, le film immersif a gagné en une décennie quelque chose d’essentiel : une crédibilité artistique et technique. Dix ans d’essais ont clarifié ce qui fonctionne et ce qui échoue. On sait mieux gérer le regard, le rythme, la fatigue, la densité d’information, la place du son. Et surtout, on sort progressivement de l’époque où l’on “s’excusait” de l’image. Le public n’accepte plus une baisse de qualité sous prétexte de nouveauté : l’immersif doit être à la hauteur des standards visuels contemporains.
C’est là que l’arrivée d’Apple avec son Vision Pro est intéressante, même si elle n’a pas renversé le marché. Elle n’a pas provoqué l’explosion de la demande, ni créé à elle seule un modèle économique. En revanche, elle remet une question au centre : qu’est-ce qu’un “film” en VR aujourd’hui ? Avec l’Apple Vision Pro, la promesse mise en avant n’est pas l’interactivité à tout prix, ni le jeu, ni la productivité ; c’est une expérience premium de cinéma en casque, fortement curatée, où le spectateur accepte d’être davantage “récepteur” que “acteur”. Ce déplacement est crucial : il enlève de la friction, il rend l’expérience plus simple à adopter, et il redonne au récit une place centrale.
Techniquement, cette redéfinition se traduit par la montée du 180° stéréoscopique comme format de référence pour le “film immersif” grand public. On le voit à travers l’écosystème qui se structure autour de “l’immersive video” côté capture et post-production, avec des caméras et des outils logiciels pensés pour ces spécifications de très haute définition. Dans le même mouvement, certaines productions “événementielles” et institutionnelles, conçues pour être vues en casque, montrent que le film immersif devient aussi un outil de présence médiatique premium — un dispositif de proximité, pas seulement un laboratoire de festivals.

La prochaine étape : une économie de la présence, entre lieux, curation et nouveaux standards
Alexandre Regeffe est lucide : la question centrale n’est plus “peut-on faire de bons films VR ?” mais “où et comment les diffuser pour que cela devienne un usage”. Tant que l’immersif reste coincé entre, d’un côté, le casque personnel (catalogues inégaux, découverte difficile, dépendance plateforme) et, de l’autre, des sorties LBE souvent chères et exceptionnelles, il ne peut pas installer une fréquentation. Son intuition de filière est simple : il faut construire un espace intermédiaire où le film immersif devienne un rendez-vous accessible, presque un réflexe culturel — et pas uniquement un acte rare.
Dans cette perspective, l’enseignement le plus utile d’Apple n’est pas “voici le futur”, mais “voici la barre”. La barre de qualité, la barre de simplicité d’usage, la barre de curation. Une œuvre immersive moyenne peut casser l’envie pour longtemps ; une œuvre premium peut au contraire rehausser tout le médium, à condition qu’elle ne reste pas enfermée dans une vitrine. Et c’est là que la filière doit reprendre la main : standardiser des pipelines (notamment 180° stéréo), former, produire, mais surtout inventer des circuits où la valeur se comprend immédiatement.

La réflexion rejoint un mouvement plus large : la VR ne progresse pas seule, elle se combine avec des formes de “spatial entertainment”, où la valeur vient de la sensation, de la présence, du lieu, et d’une promesse difficile à reproduire sur un écran classique. Le futur du film immersif peut très bien se jouer dans des lieux culturels, des réseaux de diffusion territoriaux, des programmations hybrides — pas comme un substitut du cinéma, mais comme une extension assumée : une “salle” qui tient dans un casque, mais qui a besoin d’un cadre de confiance pour exister.
Au fond, l’avenir du film VR dépendra d’une question très nette : est-ce que l’expérience proposée est tellement juste qu’elle ne pouvait exister que sous cette forme ? Tant que l’immersif ne répond qu’à “c’est impressionnant”, il restera fragile. Quand il répondra à “c’est nécessaire”, il deviendra un médium. Et c’est précisément là que Alexandre place la prochaine décennie : dans la capacité de la filière à transformer une maturité artistique en économie viable, sans perdre la singularité de cette présence que le cinéma, seul, ne peut pas offrir.


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