Dans la XR culturelle, le débat porte souvent sur les œuvres, les technologies, les casques ou les modèles de production. La discussion avec Ramdane Igalouzene, cofondateur d’iDISCOVR, ramène le sujet à un autre niveau : celui de l’exploitation. À partir de L’ECHO DE L’UNIVERS, expérience free-roaming dédiée à la découverte de l’espace, l’entreprise française a progressivement déplacé son centre de gravité vers la question des lieux, de leur fonctionnement, de leur duplication et de leur capacité à accueillir demain d’autres contenus. Ce mouvement est loin d’être anecdotique. Il dit quelque chose d’assez précis sur l’état actuel du marché : la qualité des œuvres progresse, mais la diffusion reste encore un verrou structurant. Chez iDISCOVR, cette contrainte n’est pas traitée comme une fatalité. Elle devient le point de départ d’une stratégie qui lie contenu, plateforme, automatisation et réseau physique.
Cover: IMMERSIA Lyon by iDISCOVR
D’une expérience originale à une logique d’intégration complète
Le parcours retracé dans l’échange montre d’abord une entreprise qui n’est pas entrée dans la XR par les circuits habituels. Ramdane Igalouzene le rappelle : l’équipe ne vient pas du cœur historique de l’écosystème immersif, mais d’un croisement entre recherche, entrepreneuriat et médiation scientifique. L’ECHO DE L’UNIVERS s’est construit dans cette logique, avec une volonté de transformer des contenus complexes liés à l’astrophysique en aventure immersive accessible au grand public. Le projet a ensuite pris de l’ampleur avec l’écriture de l’œuvre, la validation scientifique, le travail sur la musique, le mouvement, la 3D, ainsi qu’une partie du packaging de diffusion, de l’affiche au teaser. Autrement dit, iDISCOVR n’a pas seulement produit une expérience : la société a dû en assumer une bonne partie de la chaîne de valeur.
Cette trajectoire compte parce qu’elle montre à quel point les frontières sont encore poreuses dans l’immersif. Là où un marché plus mature répartirait clairement les rôles entre producteur, distributeur, intégrateur et exploitant, iDISCOVR a dû avancer de manière beaucoup plus intégrée. L’entreprise a mobilisé des financements publics, investi ses propres fonds, contracté des prêts bancaires de plusieurs centaines de milliers d’euros, puis développé en parallèle la couche technologique nécessaire à l’exploitation. Cette organisation n’est pas présentée comme un choix théorique, mais comme une conséquence directe du marché tel qu’il existe aujourd’hui.

Le passage par la Rotonde, à Saint-Étienne, constitue un moment décisif dans ce parcours. Ramdane évoque entre 1 500 et 2 000 visiteurs en deux semaines, un volume suffisamment significatif pour valider l’intérêt du public et pousser l’équipe à changer d’échelle. À partir de là, deux options se dessinent : continuer à chercher des lieux d’accueil au cas par cas, ou ouvrir directement ses propres espaces. iDISCOVR choisit alors la deuxième voie, avec une première salle à Saint-Étienne, puis une deuxième à Lyon, complétées par des collaborations avec des partenaires comme Cap Sciences à Bordeaux. Cette séquence est importante : elle marque le passage d’une logique de diffusion opportuniste à une logique d’exploitation structurée.
L’enjeu n’est pas seulement de produire des œuvres, mais de les faire tourner
Ce qui ressort le plus nettement de la discussion, c’est la centralité de la diffusion physique. Ramdane Igalouzene formule un diagnostic partagé par beaucoup d’acteurs du secteur, mais rarement exprimé aussi frontalement : les contenus existent, les studios existent, les productions vont se multiplier, mais sans réseau de lieux suffisamment dense, la croissance restera limitée. Le parallèle avec le cinéma revient dans l’entretien sous une forme très concrète. Tant qu’il n’existe pas une infrastructure de diffusion “cinéma-like”, capable d’accueillir simultanément des œuvres sur un nombre significatif de sites, la XR free-roaming restera largement cantonnée aux festivals, aux opérations spéciales ou à quelques implantations isolées.
Le problème du marché n’est donc pas d’abord un déficit de créativité. Il est lié à l’absence de standardisation de la diffusion, à la difficulté de trouver des lieux adaptés, et à l’équation économique de l’exploitation. Cela change la manière de penser la valeur. L’enjeu n’est plus simplement de financer de nouveaux contenus, mais de rendre leur circulation possible dans des conditions lisibles pour les producteurs, les opérateurs et les investisseurs. C’est ce qui explique la stratégie d’iDISCOVR : développer non seulement des œuvres, mais aussi les conditions matérielles de leur répétition.

Cette approche se retrouve dans la façon dont la société parle de ses propres lieux. Les formats décrits sont relativement souples : iDISCOVR estime pouvoir travailler à partir de 75 m² pour accueillir jusqu’à 15 personnes, avec des déploiements déjà réalisés jusqu’à 300 m². En dessous de 75 m², la sensation de déplacement et d’aventure se réduit trop fortement ; au-dessus, le système de tracking permet d’envisager des échelles plus ambitieuses. Cette donnée est loin d’être secondaire. Elle ancre l’entreprise dans une réflexion très concrète sur la relation entre surface, groupe, sensation d’immersion et potentiel commercial.
La discussion met aussi en évidence une difficulté majeure : tous les contenus ne sont pas compatibles entre eux. Certains nécessitent plusieurs centaines de mètres carrés, d’autres quelques mètres seulement. Certains reposent sur une forte mobilité, d’autres sur des formats semi-statiques. En pratique, cela signifie qu’un lieu ne pourra pas accueillir indistinctement n’importe quelle œuvre. La promesse d’un catalogue multi-contenu existe, mais elle reste conditionnée par des contraintes de format, de circulation et d’implantation. Là encore, le discours d’iDISCOVR reste très opérationnel : il ne s’agit pas de nier la diversité des œuvres, mais de construire un cadre de diffusion capable d’en accueillir une partie de façon cohérente.
Une plateforme pensée d’abord comme outil d’exploitation
C’est ici qu’intervient la plateforme développée par l’entreprise. Dans l’entretien, Ramdane explique clairement que cette brique technologique n’est pas née d’un désir abstrait de rejoindre la course aux plateformes. Elle est d’abord apparue comme une nécessité d’exploitation. Les solutions existantes imposaient trop souvent d’adapter l’œuvre à leur propre environnement, ce qui revenait à déplacer la contrainte du côté du contenu. iDISCOVR a donc développé son propre outil pour pouvoir opérer ses lieux dans des conditions adaptées à son modèle.

La manière dont cet outil est décrit est révélatrice. Il ne s’agit pas seulement de lancer une expérience en VR, mais d’organiser un site. La plateforme gère la constitution des groupes, l’attribution des casques, le démarrage automatique des sessions, les alertes éventuelles pour les opérateurs et, plus largement, la fluidité du parcours utilisateur. Dans l’exemple donné autour de Cap Sciences, l’installation aurait été réalisée en quatre heures, avec une demi-journée supplémentaire pour l’adaptation à la configuration du lieu et les aspects de sécurité. Les médiateurs ont ensuite été formés rapidement, le système étant conçu pour fonctionner avec un haut niveau d’automatisation. L’objectif est clair : réduire la dépendance à un personnel hyper spécialisé et rendre le dispositif compatible avec des structures qui ne sont pas nativement des exploitants XR.
Cette automatisation a des implications directes sur le business model. Plus une expérience est simple à opérer, plus elle peut être déployée dans des environnements variés, avec des coûts de fonctionnement mieux maîtrisés. Pour un centre de sciences, un lieu culturel ou un futur franchisé, cette dimension est décisive. Elle permet de penser la XR non plus comme une démonstration exceptionnelle, mais comme une activité récurrente, planifiable et monétisable. Dans la discussion, Ramdane insiste sur ce point : le sujet n’est pas seulement de faire tourner L’ECHO DE L’UNIVERS, mais de créer un système capable d’accueillir d’autres contenus dans les mêmes lieux.
Du lieu exploité au réseau de franchise
À ce stade, la stratégie d’iDISCOVR se lit assez clairement. L’entreprise ne cherche pas à se positionner uniquement comme producteur d’expériences, ni uniquement comme éditeur de plateforme. Elle veut construire un réseau de lieux physiques, potentiellement en franchise, capable d’accueillir ses propres contenus mais aussi ceux d’autres studios. Dans l’entretien, Ramdane insiste sur cette ambition en la reliant directement au manque actuel de sites de diffusion et à la nécessité de proposer une équation économique suffisamment attractive pour des exploitants tiers.

Ce point est important pour comprendre la spécificité d’iDISCOVR dans le paysage. Là où d’autres acteurs se concentrent sur la technologie ou sur la production de contenus premium, la société cherche à faire du lieu le centre de gravité de sa stratégie. Cette orientation repose sur une intuition simple : dans un marché encore fragmenté, celui qui organise les espaces de diffusion pèse fortement sur la circulation des œuvres et, à terme, sur la structuration du secteur lui-même. Le propos est assumé dans l’échange : la diffusion physique n’est pas une couche secondaire, elle conditionne en grande partie la taille du marché accessible.
La franchise apparaît alors comme une réponse possible à la question de l’échelle. Ouvrir des lieux en propre permet de tester un modèle. Les dupliquer via des partenaires permettrait de l’accélérer. Mais cette accélération suppose deux choses : d’un côté, un cadre opérationnel simple pour les franchisés ; de l’autre, un accès plus large à des contenus compatibles. C’est précisément là qu’intervient le chantier de l’interopérabilité.
Ouvrir la diffusion à d’autres contenus
La dernière partie de la discussion ouvre sur cette perspective. iDISCOVR ne veut pas rester enfermée dans un seul titre, même si L’ECHO DE L’UNIVERS reste aujourd’hui le contenu moteur. Ramdane évoque explicitement l’idée d’ouvrir la plateforme à d’autres producteurs et à d’autres studios, à condition de rendre le portage suffisamment accessible. Pour cela, l’entreprise prévoit une levée de fonds destinée à ajouter une brique technologique permettant d’harmoniser des contenus conçus sur d’autres moteurs ou avec d’autres plateformes. L’objectif est double : réduire le coût d’adaptation pour les producteurs, et éviter qu’un diffuseur ou un franchisé ne passe à côté d’une œuvre faute de compatibilité technique.
Cette orientation est particulièrement intéressante, car elle déplace le débat sur l’interopérabilité. Dans l’entretien, Ramdane explique que, selon lui, le blocage n’est pas d’abord technique. Il serait davantage lié aux postures d’acteurs, aux stratégies propriétaires et à la manière dont chacun défend son propre environnement. Le sujet n’est donc pas seulement de savoir si les plateformes peuvent dialoguer, mais dans quelles conditions les acteurs du marché ont intérêt à le faire. Pour iDISCOVR, la réponse passe par le lieu : plus il y aura d’espaces de diffusion capables d’accueillir des contenus variés, plus l’ensemble de la chaîne y trouvera son compte, des studios aux exploitants, en passant par les publics.

Au fond, la discussion avec Ramdane Igalouzene ne raconte pas seulement le développement d’une société ou d’une œuvre. Elle met en lumière une ligne de force du marché immersif actuel. La XR culturelle ne se structure pas uniquement par l’innovation créative ou par la sophistication technologique. Elle se structure aussi par des choix d’exploitation, par la capacité à faire tourner les œuvres dans des lieux réels, par la réduction des frictions opérationnelles, et par la possibilité d’ouvrir ensuite cette infrastructure à d’autres contenus. Chez iDISCOVR, cette logique est déjà à l’œuvre. Et elle donne à voir une hypothèse très concrète pour les années qui viennent : une partie de la maturité économique du secteur passera par ceux qui sauront relier les œuvres à un réseau stable de diffusion.


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