« Il faut utiliser la musique comme un composant interactif du récit pour le spectateur » – Cyrille Marchesseau (PAPER BIRDS)

Bien avant la crise sanitaire mondiale, le compositeur français Cyrille Marchesseau (installé à Bordeaux) avait déjà l’habitude du travail à distance. Qu’il s’agisse de productions françaises, argentines ou américaines, l’auteur des bandes originales de GLOOMY EYES, JAILBIRDS ou PAPER BIRDS (entre autres) sait jongler entre plusieurs fuseaux horaires pour créer les bonnes synergies et les meilleures notes sur chaque projet VR.

De GLOOMY EYES à PAPER BIRDS

Cyrille Marchesseau – Mon arrivée sur PAPER BIRDS est assez simple à raconter. J’avais fait GLOOMY EYES avec la même société de production argentine 3Dar (dirigée par German Heller), avec qui je travaille en réalité depuis près de 10 ans. J’ai donc enchaîné ces deux projets à leur côté, après le succès phénoménal du premier – et beaucoup de collaborations sur tous les supports ; publicités, animation, VR… C’est 3Dar qui m’a emmené sur des projets en réalité virtuelle, en axant leurs productions dans un angle éminemment cinématographique.

C. M. – 3Dar m’a montré dès janvier 2019 un prototype de l’environnement (la ville) qui m’a pleinement convaincu. PAPER BIRDS était un projet de cœur pour German, avec une composition musicale très forte, au centre du récit. C’était donc un véritable cadeau de pouvoir composer pour ce film, de m’exprimer pleinement en accompagnant chaque étape de production (avant même l’écriture !). Evidemment German avait déjà en tête quelques idées comme le bandonéon et une influence finalement très argentine…

Les musiciens:

  • Cyrille Marchesseau (Composer, Piano)
  • Juanjo Mosalini (Bandoneon)
  • Pierre-François Dufour (Cello)
  • Sébastien Poitevin (Percussions)
  • Nicole Salmi (Singer – Brazil)
  • Guy Bodet (Trumpet)
  • Cyril Babin (Double Bass) 
  • Pascal Combeau (Drums) 

Composer avec les fuseaux horaires

C. M. – Travailler avec German et ses équipes, c’est bénéficier d’une liberté totale – au service de l’émotion. C’est essentiel, surtout dans le cadre d’une création internationale et près de 2 ans, d’être vigilant sur la qualité de nos créations. Avec PAPER BIRDS on ajoutait un volet très affectif au film sur lequel German aura été particulièrement exigeant – et nous aura poussé dans la bonne direction. Au final on a du coupé plus de 20 minutes de séquences, dont j’avais déjà composé la musique. 3Dar n’a pas hésité pas à faire des choix artistiques, quitte à sacrifier certaines parties du film.

C. M. – L’année Covid n’aura pas changé grand-chose à notre façon de travailler. En réalité on avait déjà l’habitude de jouer avec les fuseaux horaires. Je travaille lorsqu’ils dorment, et vice versa. On gagne énormément de temps. C’était évidemment plus compliqué de leur côté avec les équipes à Buenos Aires. Comme sur JAILBIRDS (sorti au printemps 2021), il y a toujours une partie frustrante de ne pas pouvoir être dans la même pièce – même si le ping-pong créatif est omniprésent, quitte même à faire de la création live par Zoom.

Une création musique immersive : mode d’emploi

C. M. – Je commence toujours par la création de thèmes, la mélodie. Que ce soit quelques notes de piano, de cordes… Sur PAPER BIRDS, j’avais déjà le bandonéon à imposer, des influences de tango argentin. Et puis nous avons trouvé des gimmicks musicaux qui permettaient de créer l’émotion, le lien avec le spectateur. Ensuite on passe à l’orchestration, séquence par séquence. En l’occurrence j’ai fait appel à un violoncelliste, une chanteuse, beaucoup de cordes et proposer une musique à la fois aérienne et concrète.

C. M. – J’ai créé une véritable bible sonore sur le film, pour ensuite laisser les équipes se focaliser sur la création visuelle. Lorsque je reviens sur le projet, comme souvent, il faut aller très vite. Et au final, c’est aussi l’intention musicale : créer quelque chose de dynamique, de vif, d’instantanée. On a beaucoup discuté au préalable, mais la production musicale est concentrée sur peu de temps. Il nous a fallu ensuite travailler les parties interactives – initialement 4 séquences mêlant sons d’orchestre, percussions etc. Dans la scène en pleine forêt, il fallait faire monter un crescendo. C’est la musique (spatialisée) qui guide, avec les mouvements des spectateurs, la scène.

C. M. – Pour proposer une séquence interactive, je jongle entre la composition en elle-même et l’idée que le spectateur en disposera ensuite. Mais il n’y a aucune restriction en termes de création. Pour un projet comme PAPER BIRDS, la musique reste essentiellement un acteur invisible du film – comme au cinéma. Elle n’a pas fonction à s’imposer plus que cela en dehors de quelques séquences.

C. M. – On a notamment enregistré un quatuor de jazz sur PAPER BIRDS, et je tiens à ce critère de musique live. On manque souvent de budget et de temps pour réunir des musiciens, mais c’est essentiel pour la qualité finale du projet. On l’a tenu ici pour organiser cet enregistrement. Je fais tout en France, avec l’aide de mon éditeur Cristal Publishing à La Rochelle (France). On a aussi enregistré quelques petites choses à Paris à cause des restrictions sanitaires.

C. M. – Sur JAILBIRDS, qui est actuellement en festival, j’ai travaillé avec G4F à Angoulême (France) qui m’a fourni tout le sound design du film – et à opérer l’intégration, le mixage. En pleine période Covid il a fallu avancer ici rapidement, sans se voir physiquement. Voir l’interview du réalisateur

Une véritable musique immersive ?

C. M. – On aimerait proposer un son plus immersif, plus 6DOF. Mais on arrive souvent en fin de production, avec un manque de temps et de recul. J’adorerai réfléchir plus régulièrement à la fonction 3D de mes compositions, quand c’est justifié dans l’histoire. Cela reste complexe à proposer, même si on voit des orchestres commencés à enregistrer directement en 6DOF. A l’inverse certains réalisateurs souhaitent continuer à réfléchir la musique comme un habillage de fond sans autre intention.

C. M. – Il faut aussi noter que la technologie n’est pas encore totalement adaptée à cela, notamment sur les casques qui n’ont pas une qualité suffisante pour réellement embrasser le son immersif. On a gagné en facilité d’accès à la VR évidemment, ce qui montre qu’on est sur la bonne voie. Si la qualité globale, côté son, est bien meilleure qu’aux origines, c’est toujours frustrant de ne pas proposer une qualité optimale.

C. M. – Les expériences 100% audio sont géniales ! On prive d’un sens le spectateur, ce qui décuple les sensations. Mais c’est une niche : je crois que l’image reste primordiale pour pleinement s’immerger dans une histoire. Envisager des concerts en son binaural par exemple, c’est fascinant. Je crois beaucoup aux possibilités du son immersif quand les équipements seront prêts – dans le jeu vidéo la PS5 propose déjà des choses impressionnantes.

@ Dabatase

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