Lors du dernier Museum Connections (13–14 janvier 2026, Paris Expo Porte de Versailles), les stands ne sont plus seulement dédiés aux catalogues de musées, aux échanges de bonnes pratiques ou aux services pour les boutiques ; l’innovation est bien représentée parmi les exposants, et notamment la création immersive avec un bel espace XR présentant plusieurs start-ups et distributeurs d’expériences en tous genres. C’est aussi l’occasion d’échanger avec Romane Sarfati, ancienne directrice de la Cité de la céramique – Sèvres & Limoges, passée par Manifesto, qui ne parle pas de l’immersif comme d’un gadget ou d’une simple couche technologique appliquée au musée.
Pour Romane Sarfati, dans un contexte évidemment complexe, l’immersif est un champ en phase de maturation accélérée, traversé par des contraintes très concrètes – économiques, logistiques, narratives – mais aussi par une énergie collective rare en France. Romane Sarfati travaille aujourd’hui en conseil et direction de projet, entre institutions culturelles et acteurs privés, au sein d’ARSTORIA, la société qu’elle vient de fonder. Son diagnostic est net : pour passer à l’échelle, il faut moins “prouver que ça marche” et davantage clarifier les formats, ouvrir les écritures, et penser l’expérience comme un moment collectif.
Cover: Unframed Collection @ Museums Connections 2026
Déployer la création numérique vers les publics
Le parcours de Romane Sarfati a la particularité de ne pas opposer le monde des institutions et celui de l’innovation. Elle revendique une trajectoire faite de rebonds successifs : art contemporain, jeu vidéo (lié à son expérience chez Cryo Interactive voici plus de 20 ans), musées, politiques publiques, direction d’établissements, puis retour vers le numérique immersif. Dans la discussion, elle insiste sur ce point : ce retour est “nouveau et pas si nouveau”, parce qu’elle a déjà travaillé près d’une dizaine d’années dans le numérique et le jeu vidéo, et qu’elle retrouve aujourd’hui des problématiques qu’elle a déjà vues émerger auparavant.
Ce qui change, ce n’est pas l’existence du numérique, mais l’intensité des questions qu’il pose désormais aux lieux culturels : comment produire, diffuser, financer, sécuriser, et surtout donner du sens à des expériences qui s’installent dans des espaces déjà contraints. Romane Sarfati replace d’ailleurs l’immersif dans une histoire plus longue : la vraie révolution, pour elle, c’est Internet dans les années 1990, puis une succession d’évolutions qui transforment les usages. L’immersif, à ce titre, est une étape de plus – mais une étape qui oblige tout le monde à apprendre de nouveaux schémas, des créateurs au public.
Dans son cas, un déclencheur a cristallisé l’envie de “réinvestir” ce champ : ETERNELLE NOTRE-DAME d’Excurio et LE BAL DE PARIS DE BLANCA LI et Backlight. Elle explique que ces expériences ont été le point de bascule, celui qui a transformé une curiosité en décision d’engagement, en l’amenant aussi à rencontrer une partie de ce qu’elle appelle un “réseau de talents français”.

L’enjeu, à ses yeux, n’est pas de “faire de l’immersif” pour cocher une case. C’est d’entreprendre avec une approche transversale : relier les disciplines, les équipes, les méthodes, et faire circuler des compétences entre tous les arts visuels et narratifs – artisanat design, art contemporain, audiovisuel, animation, BD – et les technologies. Ces croisements de créativité, de savoir-faire et d’innovation sont une des grandes forces de la France. C’est cela qui fait la singularité de la French Touch.
Un secteur aux multiples formats
Le cœur de son analyse est là : la “création immersive” n’est peut-être pas un secteur homogène, mais une constellation de marchés. Elle évoque la diversité observable dans les festivals et marchés professionnels, et la manière dont certaines œuvres se rapprochent du cinéma, d’autres d’une biennale d’art contemporain, d’autres encore d’un projet de médiation patrimoniale.
Cette diversité a une vertu : elle prouve que l’immersif n’est pas une niche unique, mais un ensemble de formats capables d’infuser dans des secteurs déjà structurés, avec des modèles économiques sur lesquels on peut s’appuyer.
Mais cette diversité a aussi un coût : elle multiplie les frictions. Dans l’échange, la question revient sans détour : est-ce que “ça fait peur” aux musées ? Sa réponse est claire : ce n’est pas tant une question de peur, qu’une question d’écosystème. Les musées ont des contraintes fortes (sécurité, budgets, organisation), et dans le contexte budgétaire actuel, tout devient plus difficile.
Surtout, elle pointe un sujet côté production : chaque acteur qui développe “sa plateforme” contribue à rendre la diffusion plus complexe. Elle ne critique pas les studios – au contraire, elle souligne leur excellence – mais elle met le doigt sur le nœud : formats et standards. Tant que le secteur n’a pas convergé vers “deux ou trois standards”, la circulation des œuvres reste coûteuse, fragile, et difficile à industrialiser.

Enfin, elle formule une alerte de fond sur le contenu : si l’immersif se résume à une succession de visites guidées augmentées, l’envie s’érode. Dans la discussion, l’exemple est explicite : une visite guidée au musée peut être séduisante, mais reproduire indéfiniment ce modèle ne suffit pas à créer un désir durable, ni à justifier des déplacements systématiques du public.
Ce qu’elle appelle de ses vœux, c’est un élargissement des écritures : mobiliser les artistes, les écoles d’art et de design, et permettre l’apparition d’œuvres dont l’intention n’est pas uniquement la “médiation”, mais une création à part entière. Elle compare ce moment à l’arrivée de la vidéo dans l’art : d’abord impensable, puis progressivement adoptée, jusqu’à devenir un médium naturel.
Passer à l’échelle : le “collectif” comme ambition
Quand la conversation se déplace vers les lieux, Romane Sarfati refuse les réponses magiques. Oui, des espaces dédiés émergent, oui, des musées se posent la question de salles immersives, et oui, “tout est possible”. Mais elle ramène immédiatement au concret : il faut identifier les bons formats et les bons contenus, et rester attentif aux équilibres financiers et aux logiques de soutien qui structurent certains lieux.
Autrement dit : l’offre de lieux ne résoudra pas tout si le secteur ne résout pas simultanément la question de la circulation des œuvres, des standards, et des modèles d’exploitation.
Son critère le plus fort, celui qui organise sa veille, est presque simple : la capacité à partager l’expérience. Elle s’intéresse aux dispositifs qui permettent de rester en lien, d’échanger en groupe, de vivre quelque chose à plusieurs – famille, amis, visiteurs, publics scolaires – parce que dans les lieux culturels, la valeur du collectif est centrale. “Moi Fauve” du studio Small est une proposition intéressante à ce titre car la narratrice parvient à faire chanter un groupe immergé dans un univers poétique tout en le sensibilisant à des questions écologiques et culturelles.

Dans cette perspective, les lunettes connectées l’intéressent particulièrement, non pas contre la VR, mais parce qu’elles ouvrent potentiellement des usages moins isolants, plus compatibles avec une expérience simultanément immersive et sociale. Elle cite aussi l’audio non isolant, et plus largement toutes les formes où l’immersion n’empêche pas la conversation. Le Confident de l’Hôtel de la Marine en est un bon exemple. Ou encore l’exposition Kandinsky, la musique des couleurs.
Il y a là un point décisif pour l’adoption : si l’immersif veut s’ancrer durablement dans les lieux, il doit devenir une expérience qui se raconte, se partage, se compare, comme on le fait après un film ou un spectacle. C’est aussi, selon elle, un défi de conception : inventer des expériences réellement intergénérationnelles, capables de fonctionner pour des publics très différents comme NOIRE (COLORED) de Novaya qui utilise la réalité mixte avec brio.
Enfin, elle ouvre une piste qui déborde la technologie : l’immersion peut aussi venir de la pratique, de l’atelier, du geste, de la participation. Elle évoque des formats où le visiteur est valorisé par ce qu’il produit, et cite TeamLab comme référence d’expériences qui rendent la participation visible et gratifiante. On peut aller plus loin et véritablement encourager la créativité des visiteurs. Dans ce cadre, l’IA peut être intéressante si elle sert une participation constructive plutôt qu’un simple effet de mode. Dans un tout autre registre, un atelier créatif qui confronte les visiteurs à la matière, la céramique, le textile ou le papier par exemple, peut être également particulièrement gratifiant comme expérience immersive dans une relation au temps long. Il faut savoir inventer des propositions hybrides qui mobilisent tous les sens.
Au fond, son message est exigeant et plutôt stimulant : l’immersif n’a pas besoin d’être “le truc à la mode”. Il a besoin d’être mûr. Et la maturité, ici, ne se mesure pas au niveau de technologie, mais à la capacité du secteur à s’accorder sur quelques standards, à élargir les écritures au-delà de la médiation, et à concevoir des expériences réellement collectives, pensées pour des lieux et des publics réels.


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