Le Film Fund Luxembourg occupe une place singulière dans l’écosystème européen : un instrument public puissant, adossé à une politique audiovisuelle structurée, qui a progressivement étendu son périmètre vers l’immersif sans fragiliser son socle historique. Dans cet entretien, Guy Daleiden – son directeur – revient sur la logique qui guide cette évolution : accompagner l’innovation quand elle devient un levier de compétitivité culturelle, tout en restant attentif aux conditions réelles de production, de coproduction et surtout d’exposition. Pour les producteurs et créatifs des ICC, l’intérêt de ce retour d’expérience tient à sa nature opérationnelle : ce n’est pas un discours de tendance, mais un diagnostic sur ce qui permet — ou empêche — une filière immersive de s’installer durablement.
Cover: Immersive Days 2025 @ Luxembourg City Film Festival 📸 Michel Logeling
Cet article fait partie de notre couverture French XR in Benelux, une initiative 2026 en partenariat avec l’Institut français aux Pays-Bas, l’Ambassade de France en Belgique et l’Institut français du Luxembourg, visant à promouvoir le dynamisme des écosystèmes locaux dédiés à la création immersive. https://xrinbenelux.fr
Un fonds structurant à l’échelle européenne, et une diversification maîtrisée
L’immersif n’a de sens, pour une politique publique, que s’il s’inscrit dans une stratégie industrielle cohérente. Soutenir la XR pour le Film Fund Luxembourg ne consiste donc pas à “ajouter une ligne” dans un système d’aides ; c’est engager un travail de long terme sur les compétences, les réseaux et la capacité d’un territoire à coproduire et à faire circuler des œuvres. Cette approche explique pourquoi l’institution luxembourgeoise a pu élargir son action vers de nouveaux formats tout en restant lisible : la XR est traitée comme un prolongement des logiques audiovisuelles existantes (développement, production, coproduction, internationalisation), et non comme un silo autonome.
Guy Daleiden insiste sur un point clé pour les producteurs : l’innovation n’est pas un secteur séparé, c’est une couche qui reconfigure l’ensemble de la chaîne de valeur. En XR, cette reconfiguration est immédiate : le pipeline technique, la place du temps réel, la question des interactions, la robustesse des dispositifs et la gestion des itérations pèsent directement sur les calendriers et les budgets. Pour un fonds, soutenir l’immersif implique donc une lecture fine des cycles, et une vigilance particulière sur la capacité des équipes à transformer un prototype en œuvre montrable.

Autre axe fort : l’échelle et la méthode. Le Film Fund n’agit pas uniquement comme un guichet de soutien ; il participe à une logique d’écosystème où la coopération internationale est un outil de compétitivité. Son directeur évoque des dynamiques de partenariat avec des territoires “comparables” (petits pays, marchés agiles), capables de mutualiser compétences et risques, et de donner aux projets une réalité internationale dès la conception. Pour les producteurs, c’est un cadre de travail : une coproduction n’est pas seulement un assemblage financier, c’est un accélérateur de diffusion et un moyen de structurer des équipes sur plusieurs projets.
Et c’est une perspective qui dépasse la XR : l’attention portée au jeu vidéo en ce moment, et au prototypage. Daleiden ne présente pas cela comme un pivot opportuniste, mais comme une extension logique des compétences en animation, interactives et temps réel. Pour les ICC, c’est un signal : la porosité entre audiovisuel, XR et gaming devient structurelle, et les acteurs qui sauront articuler ces écosystèmes (talents, studios, outils, financements) disposeront d’un avantage stratégique.
Du financement à la diffusion : le verrou économique reste l’exposition
Et la diffusion n’est pas oubliée, au contraire. Guy Daleiden décrit une tension que l’ensemble du secteur connaît : produire davantage ne stabilise pas la filière tant que l’exposition reste intermittente, coûteuse, et dépendante d’un nombre limité de contextes (festivals, institutions pionnières, événements). La question devient alors moins “combien de projets financer ?” que “dans quelles conditions montrer, tourner, amortir, et construire une relation durable au public ?”.

Le raisonnement repose ici sur des paramètres très concrets : transport, montage, besoin d’espace, médiation, maintenance technique, sécurité, assurance, gestion des flux. Il insiste sur l’écart entre l’ambition scénographique et la réalité d’exploitation : plus une expérience devient lourde et dépendante d’un dispositif spécifique, plus elle risque de perdre en circulabilité. Ce n’est pas une mise en cause artistique ; c’est un constat économique qui renvoie directement au design de production. Pour les créatifs et producteurs, cela signifie que la diffusion doit être pensée dès l’amont : modularité, contraintes d’installation, standardisation partielle, documentation technique, médiation, et parfois choix assumé d’un modèle d’exploitation plus long dans moins de lieux, plutôt qu’une tournée extensive.
C’est dans ce contexte que le Pavillon Immersif du Luxembourg City Film Festival, événement national et international de premier plan, prend une valeur stratégique – notamment avec ses journées de rencontres professionnelles, les Immersive Days, programmé avec l’équipe québécoise de PHI. Le Pavillon fonctionne comme un outil de test et d’apprentissage autour de l’exposition : programmation, conditions d’accueil, médiation, formation du public, et articulation entre plusieurs lieux. L’idée n’est pas seulement de “montrer des œuvres”, mais de travailler le maillon qui manque le plus souvent à la chaîne : un cadre récurrent, lisible, capable de donner aux projets une vraie vie publique.

Tant que la diffusion immersive n’est pas densifiée, les modèles resteront hybrides, combinant commande, audiovisuel, installation, partenariat institutionnel et soutiens publics. Le directeur du Film Fund ne dramatise pas ce point ; il le traite comme un état du marché. Le sujet devient alors la réduction progressive de la dépendance à l’exceptionnel : multiplication de lieux équipés, coopération transfrontalière entre diffuseurs, montée en compétence des équipes d’exploitation, et conception d’œuvres plus adaptées à des réalités d’accueil variées.
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Immersive Days 2026 : aligner création, production, lieux et financeurs
Les Immersive Days prolongent cette logique en créant un espace de structuration professionnelle. Là où le Pavillon agit comme démonstrateur de diffusion, les Immersive Days mettent l’accent sur les conditions de marché : modèles d’exposition, circulation, financement, et intégration de l’art immersif dans des institutions culturelles établies (musées, théâtres). Guy Daleiden insiste sur l’importance de ces échanges pour replacer l’immersif dans un continuum ICC, au croisement de l’audiovisuel, des arts visuels, du spectacle vivant et de l’innovation numérique.
Les prochaines journées professionnelles se tiendront au Luxembourg les 4 et 5 mars 2026, avec une articulation entre le Mudam et neimënster. L’Immersive Pavilion se déroulera ensuite du 5 au 22 mars 2026 à neimënster, au Mudam et à la Villa Louvigny, Ces éléments comptent pour les professionnels car ils indiquent un effort d’ancrage : l’immersif est positionné dans des lieux culturels identifiés, avec des cadres de réception différents, et non uniquement dans un espace événementiel temporaire.

Sur le plan sectoriel, l’intérêt des Immersive Days tient à leur capacité à traiter les frictions actuelles avec un niveau de granularité utile aux producteurs : le documentaire interactif, par exemple, appelle des montages de production complexes (recherche, droits, narration, interaction), tandis que l’exposition devient un sujet de production à part entière (ingénierie d’accueil, médiation, exploitation). Le fait que ces discussions soient adossées à un dispositif de soutien majeur et à une programmation réelle renforce leur valeur : elles sont connectées à des œuvres, à des contraintes, à des partenaires.
L’entretien souligne aussi l’importance des partenariats internationaux, notamment avec des acteurs capables d’apporter expertise et réseau. Pour les producteurs européens, ces liens facilitent la circulation des projets, l’accès à des lieux, et la compréhension de standards d’exploitation qui se stabilisent progressivement. Enfin, le directeur du Film Fund évoque la relation avec l’enseignement supérieur et les publics en formation : au-delà de la visibilité, c’est un levier de montée en compétence, donc de robustesse pour une filière encore jeune.
Au total, ce bilan met en évidence une approche cohérente avec le rôle d’un fonds de premier plan : l’immersif n’est pas traité comme une parenthèse, mais comme une composante des ICC qui doit se doter d’infrastructures, de rendez-vous, de standards d’exploitation et de réseaux de diffusion. Pour les producteurs et créatifs du Benelux et au-delà, les échéances de mars 2026 au Luxembourg constituent à la fois un point d’observation et un espace de connexion avec un acteur central du financement et de la structuration de la création en Europe.



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