Alors que le CES 2026 bat son plein, la réalité augmentée revient sur le devant de la scène avec une attente différente : moins de promesses spectaculaires, plus de questions de terrain. Qu’est-ce qui marche vraiment ? Où est la valeur mesurable ? Qu’est-ce qui bloque encore, techniquement ou économiquement ? Et comment l’IA change à la fois l’interaction et la production ? Pour faire ce point sans jargon, nous avons échangé avec Grégory Maubon, président de RA’pro, association francophone dédiée à la promotion de la réalité augmentée depuis 2010.

Cover: Vivatech 2023 📸 Grégory Maubon
La RA, c’est d’abord une histoire d’interface
Je ne suis pas venu à la réalité augmentée par le fantasme des lunettes “du futur”. Je suis venu par une question d’interface. J’ai un parcours dans le numérique et la data, avec un passage par la recherche en astrophysique, et je me suis retrouvé face à la même contradiction : on accumule toujours plus d’informations, mais on continue à y accéder comme si le monde était un bureau rempli de dossiers. On ouvre des fenêtres, on navigue dans des menus, on bascule d’une application à l’autre. Ça fonctionne, mais ça crée de la friction, ça disperse l’attention, et ça devient vite contre-productif dès qu’on veut agir, réparer, apprendre, décider.
C’est là que la RA devient intéressante. Elle propose un accès contextuel : la donnée s’affiche là où elle a du sens, face à l’objet, dans l’espace où tu agis, au moment utile. Quand je parle de réalité augmentée, je garde une définition pragmatique : on mélange réel et virtuel, c’est interactif en temps réel, et le contenu est calé sur le monde. Ce calage est crucial. Si ce que tu affiches n’a aucun lien avec l’espace, tu fais de l’affichage tête haute, pas de l’augmentation au sens fort.

Je suis aussi assez détendue avec les batailles de vocabulaire. XR, MR, “spatial computing” : ça finit vite en guerre de positionnement. Je préfère qu’on parle d’un continuum : parfois tu as besoin d’un simple overlay, parfois d’un ancrage précis, parfois d’une persistance. Et je rappelle volontiers que la réalité augmentée “du quotidien” a déjà beaucoup avancé : des usages populaires, quand ils se recalent proprement et réagissent en temps réel, répondent déjà à l’essentiel de la promesse technique.
RA’pro s’est construit dans cet esprit. L’association est ouverte : studios, développeurs, industriels, acteurs culturels, enseignants, étudiants. Cette diversité est une force, parce que la RA n’appartient pas à une seule filière. Notre rôle, c’est de rendre le champ lisible, de relayer des retours d’expérience concrets, et de connecter les compétences pour passer du discours à l’implémentation.
Les usages qui tiennent ne crient plus qu’ils font de l’AR
Quand on me demande si “la réalité augmentée a enfin un marché”, je réponds oui, mais il faut arrêter d’attendre un basculement unique. Le marché existe déjà, et un bon indicateur, c’est qu’il ne se présente plus comme “réalité augmentée”. Dans beaucoup de cas, la RA est devenue une fonction : essayage, guidage, assistance à distance, formation, visualisation produit. Les entreprises ne sont pas forcément “AR only” : elles font de la 3D, du logiciel métier, de la visualisation, et la RA devient une brique au service d’un besoin.

Le smartphone a joué un rôle énorme dans cette normalisation. Caméra, capteurs, puissance de calcul, mobilité : tout le monde a déjà un terminal capable de faire de la réalité augmentée dans la poche. À partir de là, la question moderne n’est plus “est-ce utile ?”, mais “dans quel contexte c’est le plus pertinent ?”. Le bon support est celui qui minimise la friction et colle au geste : un pro n’a pas les mêmes contraintes qu’un client en magasin ou qu’un visiteur de musée.
Si on parle ROI clair, l’industrie reste le terrain le plus lisible. Guidage opérateur, contrôle qualité, procédures pas-à-pas, assistance à distance : ce sont des cas où l’on peut mesurer des gains, itérer rapidement, et intégrer l’outil dans des processus. Et surtout, la RA n’a pas besoin d’être spectaculaire ; elle doit être fiable, lisible, compatible avec des contraintes de sécurité, de réseau et de support. Le défi, à mes yeux, c’est la diffusion : les grandes structures peuvent industrialiser, mais il faut aussi des parcours d’adoption simples pour les organisations qui n’ont pas une équipe innovation dédiée.
Côté culture et patrimoine, je suis très positif sur le potentiel, mais plus prudent sur la structuration. La RA peut être un outil de médiation formidable : révéler une couche invisible, superposer une archive, donner du contexte, transformer un parcours. Le frein, c’est que la valeur est plus difficile à objectiver. Résultat : trop de projets restent ponctuels et vieillissent faute de maintenance et de stratégie de réutilisation des contenus.
Ce qui change vraiment : ancrage spatial, IA, et dépendance aux plateformes
Techniquement, l’outillage s’est démocratisé : on peut prototyper vite, et c’est une excellente nouvelle. Mais la valeur se déplace vers l’exécution. Une RA qui impressionne en démo et qui s’effondre sur le terrain ne survivra pas. La robustesse en conditions réelles — lumière compliquée, reflets, occlusions, gestes rapides — devient la vraie barrière à l’entrée. La réalité augmentée “utile” n’est pas une vidéo, c’est un système qui doit tenir au quotidien.
L’ancrage spatial reste, à mes yeux, le cœur du sujet. Sans ancrage, tu ajoutes une couche d’interface. Avec ancrage, tu changes le rapport à l’information, parce que le virtuel devient contextuel : lié à des lieux, des objets, des gestes. Les progrès sont réels, mais le défi, c’est la fiabilité par défaut, et la capacité à tenir dans des environnements variés, sur des appareils différents, avec des contraintes de sécurité et de maintenance. Plus on vise des expériences persistantes, plus il faut accepter une logique d’infrastructure, pas seulement une “expérience” isolée.

L’IA accélère tout ça à deux niveaux. D’abord, comme interface : comprendre le contexte, interpréter ce que l’utilisateur regarde, proposer la bonne information, réduire la friction. Ensuite, comme moteur de production : accélérer l’itération, automatiser des tâches, aider à décliner des contenus. Je le dis franchement : l’IA ne remplace pas le talent, elle met la pression sur le moyen. Elle rendra plus difficile de vendre des expériences tièdes, et elle valorise les équipes capables d’un vrai design d’interaction et d’une exécution solide.
Enfin, il y a un sujet très concret : la dépendance aux plateformes. Beaucoup de projets en réalité augmentée ont grandi dans des écosystèmes fermés, parce que c’était le chemin le plus rapide vers la distribution. Mais quand une plateforme change de stratégie ou ses règles, tout un pan de création peut se retrouver fragilisé. La conséquence est simple : si tu veux construire durable, pense portabilité, propriété des contenus et stratégie multi-canal dès le départ.
À l’approche du CES, mon pari est simple : on verra des annonces brillantes, mais le vrai basculement viendra quand les supports réduiront réellement la friction et quand l’ancrage sera fiable au quotidien. Et pour les équipes tech, je reviens toujours au même conseil : ne courez pas après un label. Choisissez un usage précis, mesurez la valeur, itérez. La réalité augmentée gagne quand elle devient un réflexe d’interface, pas quand elle cherche à rejouer l’effet de scène.
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