Depuis trente ans, Tarantula occupe une place particulière dans le paysage audiovisuel luxembourgeois : celle d’un producteur indépendant profondément ancré dans le cinéma d’auteur, capable d’aller chercher des récits sociaux, politiques et sensibles pour leur donner une portée internationale. Fondée en 1995 par Donato Rotunno, la société s’est d’abord imposée grâce à ses courts-métrages, documentaires et longs-métrages. Mais depuis quelques années, elle explore également les formats immersifs, dans une logique qui prolonge naturellement son ADN.
Pour Fernand De Amorin, producteur chez Tarantula au Luxembourg, la cohérence est totale : « C’est toujours l’histoire qui nous engage d’abord ». La VR n’est pas envisagée comme un gadget technologique, mais comme un espace narratif supplémentaire, capable d’incarner des états intérieurs ou des réalités complexes avec une intensité impossible à obtenir autrement. Cette posture explique pourquoi les œuvres XR produites par Tarantula restent profondément tournées vers le réel : UNDER THE SKIN de João Inada, FLOATING WITH SPIRITS de Juanita Onzaga et, plus récemment, A LONG GOODBYE de Kate Voet et Victor Maes, récompensé à Venice Immersive.
Cet article fait partie de notre couverture French XR in Benelux, une initiative 2026 en partenariat avec l’Institut français aux Pays-Bas, l’Ambassade de France en Belgique et l’Institut français du Luxembourg, visant à promouvoir le dynamisme des écosystèmes locaux dédiés à la création immersive. https://xrinbenelux.fr
Cover: FLOATING WITH SPIRITS by Juanita Onzaga
Des projets XR qui naissent de rencontres et d’affinités artistiques
À aucun moment Tarantula n’a cherché à se positionner stratégiquement sur le marché de la VR. Les projets immersifs arrivent parce qu’ils s’imposent naturellement dans le parcours du studio, souvent à la faveur d’une rencontre ou d’un projet éditorial fort. « La VR, pour nous, ce ne sont pas des projets qui font vivre la société. C’est davantage du coup de cœur », résume Fernand De Amorin. Ce fut le cas pour FLOATING WITH SPIRITS, coproduit avec Timescapes, qui a marqué par sa dimension rituelle et communautaire.

La collaboration avec An Oost a créé une dynamique de confiance qui a naturellement conduit vers A LONG GOODBYE, un projet plus délicat encore, explorant l’expérience de la maladie d’Alzheimer à travers l’animation immersive. « Proposer à quelqu’un de vivre un moment d’Alzheimer, ce n’est pas un pitch évident. Mais la VR permet une empathie très subtile, qu’un film traditionnel provoquerait de façon différente », note Fernand De Amorin.
Cette manière d’aborder la VR, par affinité et par nécessité artistique, donne aux œuvres XR de Tarantula une cohérence rare. Elles témoignent toutes du même engagement social, prolongent la sensibilité documentaire du studio et évitent systématiquement la tentation de la démonstration technologique.
Le modèle luxembourgeois : un système clair, une implication réelle dans la fabrication
La production immersive au Luxembourg repose sur un cadre particulier : un guichet unique, le Film Fund Luxembourg, finance à la fois la fiction, le documentaire et les œuvres VR. Le principe est simple : chaque euro investi doit être dépensé sur le territoire. Ce mécanisme, souvent salué pour son efficacité, impose également une implication technique réelle dans les projets. « On n’est jamais dans de la pure coproduction financière. On s’engage pour de vrai, sur la fabrication », explique Fernand De Amorin.

Sur A LONG GOODBYE, c’est le studio Velvet Flare qui a réalisé toute l’animation. Sur FLOATING WITH SPIRITS, Tarantula était responsable du son et avait envoyé une ingénieure en mission au Mexique, preuve que le territoire s’implique à chaque étape. Le producteur évoque un point marquant : l’idée selon laquelle la VR avance vite, mais reste un médium en recherche de maturité. « On accepte encore en VR des défauts qu’on n’accepterait plus du tout en fiction », note-t-il. Aux yeux du producteur, ce n’est ni un frein ni une critique ; c’est un constat lucide sur une filière en construction, où les standards techniques sont encore en train de se stabiliser.
Ce mouvement rapide, visible notamment au Immersive Pavilion de Luxembourg City Film Festival chaque printemps ou lors des grands festivals, montre pourtant une progression constante. Ce qui motive Tarantula à soutenir ce type de créations, c’est précisément la possibilité de faire ressentir plutôt que montrer, de donner accès à des états intimes qui, autrement, resteraient hors d’atteinte.
Luxembourg : un petit territoire, un intérêt croissant pour l’immersif
Sur le terrain, la diffusion XR reste un défi majeur. Le Luxembourg est un territoire restreint, avec peu de lieux d’accueil, et l’Immersive Pavilion joue un rôle central dans la visibilité des œuvres coproduites (la prochaine édition aura lieu du 5 au 15 mars 2026). « Sans cet événement, on aurait très peu d’endroits où présenter nos projets, même au Luxembourg », reconnaît Fernand De Amorin. Le marché n’est pas encore structuré, les espaces d’exposition XR restent rares au niveau local et l’écosystème dépend largement des festivals et initiatives internationales.

Pourtant, Tarantula observe une dynamique en mouvement : l’ouverture de nouvelles salles, la montée en puissance de marchés immersifs à Venise, Cannes ou Genève, et les efforts institutionnels pour consolider les réseaux XR en Europe. Ces signaux faibles dessinent un futur plus structuré pour la diffusion, dans lequel le Luxembourg pourra s’inscrire grâce à son expertise et à son expérience de coproduction.
L’importance stratégique des alliances européennes
Les collaborations internationales sont au cœur de la stratégie de Tarantula, et la VR n’échappe pas à cette logique. La relation avec Timescapes a démontré l’importance de construire des partenariats solides, fondés sur une vision commune. Deux projets déjà réalisés ensemble, un troisième à l’étude, montrent que l’écosystème XR européen se construit par affinités éditoriales plutôt que par logique industrielle.
Fernand De Amorin évoque aussi de nouveaux projets initiés par des producteurs néerlandais rencontrés à Venise, preuve que la coproduction XR circule aujourd’hui sur les mêmes réseaux que le cinéma d’auteur. Dans ce contexte, il adresse une invitation très claire aux producteurs français : ne pas hésiter à les solliciter. « Tout commence par une histoire, un scénario qui vous attrape. Le reste se construit ensuite. » Cette ouverture témoigne d’un état d’esprit résolument européen, dans lequel la VR est un espace d’expérimentation collective plutôt qu’un marché concurrentiel.

Tarantula, une approche cohérente pour un médium aux nombreuses promesses
En discutant avec Fernand De Amorin, une impression forte se dégage : Tarantula aborde la VR avec la même exigence que ses films. Les projets ne sont jamais choisis pour suivre une tendance, mais pour répondre à une nécessité narrative et humaine. La société défend une vision claire : si une histoire mérite d’être racontée, l’immersif peut devenir son espace naturel, à condition que la fabrication soit à la hauteur et que la cohérence artistique soit préservée.
Dans un écosystème XR en pleine consolidation, cette approche constitue une boussole. Et avec le succès international d’A LONG GOODBYE, Tarantula confirme qu’il est possible d’inscrire l’immersif dans une trajectoire d’auteur sans sacrifier l’intégrité des récits ni céder au spectaculaire. Un signal important pour une filière européenne qui se construit, pas à pas, autour des producteurs qui choisissent d’y croire avec lucidité, rigueur et conviction.


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