La réalité étendue n’est pas qu’un nouveau langage visuel. Elle est aussi un terrain où se rejouent les tensions entre scientificité, industrie et mémoire. Les documentaires immersifs de Targo des attentats du 11 septembre (SURVIVING 9-11) au débarquement en Normandie (le plus récent D-DAY: THE CAMERA SOLDIER), en passant par l’assassinat de J.F. Kennedy (JFK MEMENTO), donnent à voir la manière dont la XR transforme l’archive en expérience sensorielle. Cela révèle aussi les contraintes industrielles et économiques qui façonnent notre rapport au vrai.
Dans un entretien accordé à XRMust, Chloé Rochereuil et Victor Agulhon nous ont partagé leur vision sur le sujet.
La genèse des projets
L’humain est au coeur des projets chez Targo. La rencontre est donc un déclencheur. À l’origine du documentaire D-Day, des échanges avec Anthony Giacchino, réalisateur de documentaires. Des mois de recherche après, c’est l’histoire du débarquement et du père de Jennifer qui les réunira.
« Le point commun à tous nos documentaires : on raconte l’histoire d’une personne. On ne prétend pas que cette histoire-là soit universelle. ». Par exemple, s’agissant de D-DAY, Targo ne revendique que cela soit représentatif de l’histoire de tous les soldats. « Ce documentaire est très clair. On raconte l’histoire de Jennifer, fille de soldat et l’expérience qu’elle a de la guerre à travers son père, et spécifiquement l’expérience de son père pendant le D-Day, et on n’a pas vocation à faire un cours magistral sur le déroulement du D-Day ». Donner du contexte, expliquer le déroulé de l’opération depuis un point de vue spécifique, voilà la promesse faite au spectateur. Tout doit être clair pour le public dès les premières secondes.

L’archive transformée en expérience
Le travail de Targo s’appuie sur un protocole rigoureux : validation par des historiens, recours aux archives nationales, transparence sur les traitements par intelligence artificielle. Mais l’immersif ne restitue jamais à l’identique. Coloriser une photo, la transformer en 3D, spatialiser une scène : chaque choix est une interprétation s’accordent nos deux interlocuteurs. « Il n’y a aucune photo montrée sans la version originale », insistent-ils, signe que la transparence est leur meilleur garde-fou.
Cette reconstitution agit comme une fabrique de souvenirs : le spectateur vit l’archive comme une expérience, et non comme un simple document. La technologie devient alors un vecteur de mémoire.
L’industrie comme cadre invisible
La vérité scientifique dans un documentaire XR n’apparait pas dans le vide : elle est encadrée par des logiques industrielles. Le Vision Pro d’Apple en est un révélateur. Sa diffusion cible un public élitiste, un casque à 3500 euros, et façonne la nature même des œuvres produites : une hybridation entre documentaire, cinéma et home cinéma. « Le Vision Pro nous a ramenés au cadre », disent les créateurs, soulignant que l’innovation technologique oriente directement la grammaire du documentaire. « Nous avons joué de manière intentionnelle avec le cadre, décidé à chaque fois quelle technique on utilise pour tel moment de l’histoire ». Jouer pour raconter de nouvelles choses, autrement. Ce n’est pas seulement l’histoire qui décide du format, mais le marché du hardware qui définit ce qu’il est possible, et rentable, de produire.

Le rapport aux plateformes
Meta, Apple, Google : les plateformes ne dictent pas directement le contenu, mais elles déterminent les standards d’accès au public. Le discours des créateurs se veut rassurant : « nous n’avons jamais eu de contraintes éditoriales ». Les récits choisis sont des thématiques grand public (D-Day, J.F.K., 11 septembre) calibrées pour parler à des audiences mondiales. L’ambition documentaire se double d’une logique de diffusion massive : une histoire trop locale, trop complexe, aura moins de chances de trouver sa place dans un écosystème XR dominé par les plateformes.
Assumant une influence américaine, chez Targo, grand public est entendu au sens noble du terme. Outre-Atlantique, un projet mainstream est « un projet ambitieux, là où en France on a une perception du grand public un peu dégradée ». Un positionnement : choisir des thématiques qui vont parler au plus grand nombre et les traiter de manière intelligente. De ce point de vue, D-Day coche toutes les cases : un sujet historique qui traverse les frontières, une quête intime qui nous reconnecte à notre rapport avec nos parents ou grands-parents, des sources vérifiées.
Temporalité technologique et contraintes économiques
L’industrie XR impose également un rythme : prototypes pour accompagner la sortie d’un nouveau casque, cycles de R&D intenses pour exploiter des fonctionnalités inédites. D-Day est le projet « technologiquement le plus avancé sur Apple Vision Pro », revendique Victor Agulhon.
Mais cette course à l’innovation interroge : l’urgence d’exploiter une fenêtre technologique ne risque-t-elle pas de primer sur la lenteur nécessaire à la recherche et à la vérification scientifique ? La vérité documentaire est-elle conditionnée par des calendriers industriels, où l’anniversaire d’un événement (80 ans du débarquement) coïncide avec la sortie d’un hardware ? La réponse se trouve dans la passion de la recherche qui anime le binôme et leur exigence quant à leurs productions. Pour Targo, un documentaire XR réussi ce sont trois ingrédients réunis : une techno, un propos créatif, un public. Si l’un des trois manque, le projet attend. « Pas question de se dire que l’équipe aurait pu faire mieux trois mois plus tard ».

Autonomie économique : une stratégie politique
Targo ne se contente pourtant pas de suivre les logiques imposées. Leur discours révèle une volonté affirmée d’autonomie économique et politique : « Nous voulons nous affranchir des plateformes, créer notre propre modèle vertueux, publier directement nos expériences sur les stores, avoir un rapport direct avec le public qui regarde nos expériences ». Comme nombre d’acteurs, leur ambition, pas seulement économique mais aussi éditoriale est « d’être dans une industrie qui fonctionne sans dépendance aux plateformes, aux aides et subventions ». Cette posture résonne particulièrement dans une industrie encore fragile, largement soutenue par des financements publics ou par les investissements des géants du numérique. En cherchant à construire un modèle viable en direct-to-consumer, Targo jette les bases d’une stratégie politique : défendre l’indépendance des créateurs immersifs, réduire la dépendance aux logiques de marché imposées, et donner une légitimité culturelle durable au documentaire XR.
Une vérité parfois sous contrainte mais revendiquée
La XR documentaire, telle que la pratique Targo, navigue cap sur l’exigence éthique. L’archive est respectée, mais elle est aussi transformée par la logique industrielle du médium : nécessité d’embrasser les standards technologiques, d’exister dans un marché encore fragile. Mais là où d’autres studios subiraient cette contrainte, Targo revendique un modèle où la rigueur scientifique, la qualité visuelle et l’indépendance économique deviennent les conditions mêmes de leur crédibilité.

Conclusion : une fabrique industrielle du vrai
En donnant à vivre l’histoire plutôt qu’à la voir, la XR réinvente notre rapport au réel. Mais cette fabrique du vrai reste sous contrainte : contraintes techniques, économiques, narratives. L’illusion immersive devient le moteur d’une industrie en quête de légitimité culturelle. Le mérite de Targo est de transformer cette contrainte en horizon : assumer la part d’interprétation, tout en revendiquant une autonomie face aux plateformes. La vérité scientifique en XR n’est donc pas un absolu, mais une négociation permanente — entre l’archive, la technologie, le marché et la posture politique des créateurs.


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