Publié le 29 septembre par Correspondances Digitales, le livre blanc « Créativité numérique : vers la consolidation d’un écosystème riche et diversifié ? » tente un exercice complexe : dresser un panorama européen de la création numérique, de ses lieux, de ses producteurs et de ses modèles de diffusion. Un paysage qui dépasse désormais largement les frontières de la XR.
Après cinq années de NUMIX LAB et plus de 2 300 professionnels réunis à travers huit pays, Correspondances Digitales disposait déjà d’un poste d’observation privilégié. Le livre blanc, intégré au programme européen accompagnant l’édition 2025-2026 de NUMIX LAB (Toulouse, Barcelone et Madrid, du 30 novembre au 4 décembre), est né de cette accumulation de rencontres et de visites. Différentes études et de nombreuses missions de conseil ont aussi permis de renforcer cette analyse. « On commençait à avoir une vision, par touches impressionnistes, mais quand même assez globale à un niveau européen », explique Antoine de Correspondances Digitales. L’objectif était d’en proposer une première synthèse.
L’exercice commence par une question de vocabulaire. Créativité numérique, immersif, XR : les périmètres se superposent sans toujours désigner les mêmes réalités. Cette difficulté entretient une vision partielle du secteur chez les décideurs et financeurs et complique la conception de politiques publiques adaptées. Le livre blanc choisit donc un spectre large : expositions immersives, installations numériques, vidéomapping, fulldome, réalité virtuelle, augmentée ou mixte, son immersif et dispositifs hybrides. Ce choix étant réalisé à dessein car de plus en plus d’hybridation entre ces formes est possible : accueil d’expériences VR dans des salles grand format, création d’expériences fulldome à partir d’expériences VR, etc.
Cover: NUMIX LAB 2025 📸 Gergely Kessy
Des technologies aux lieux : dessiner les contours d’un écosystème européen
L’un des axes forts du rapport consiste à observer cette filière à partir de ses espaces de diffusion. Musées, sites patrimoniaux, salles immersives monumentales, centres d’art numérique, salles VR, planétariums, festivals ou lieux temporaires : la cartographie révèle moins un marché homogène qu’une constellation d’usages très différents bien que pour autant sources de coopération. Des salles immersives comme le Kunstkraftwerk Leipzig en Allemagne collabore, d’un côté, avec des musées pour développer des expositions immersives (à l’instar des musées de Florence) et, de l’autre avec des festivals d’arts numériques installatifs pour proposer le Bright Festival de Bruxelles annuellement. Correspondances Digitales estime que l’Europe compte entre 50 et 70 salles immersives monumentales, 100 à 250 centres strictement dédiés à l’art numérique installatif, 800 à 1 000 planétariums actifs et entre 500 et 1 000 salles VR. Ces estimations restent à manier avec précaution car de nombreux nouveaux lieux immersifs se créent chaque année et leurs engagement dans la créativité numérique est parfois temporaire Surtout, additionner ces espaces ne suffit pas à définir un marché car celui-ci demande encore à mûrir pour être plus structuré. Pour autant, malgré son hétérogénéité en termes de modèles, des collaborations entre lieux sont de plus en plus fortes.

C’est cette diversité que le document cherche à rendre visible. « La cible est mouvante, elle bouge dans le temps et dans l’espace », résume Antoine. L’étude constitue moins un recensement définitif qu’une analyse pour poser les contours d’un secteur qui pourrait, à terme, nécessiter des outils de cartographie plus dynamiques.
Elle met également en évidence une évolution des lieux eux-mêmes. Certains développent des programmations permanentes, multiplient les formats et se rapprochent progressivement du fonctionnement d’institutions culturelles plus traditionnelles. Projection, VR, installation, concert ou spectacle vivant peuvent désormais cohabiter dans une même programmation. Trois phénomènes se dessinent : la multiplication de lieux permanents, leur mise en réseau et leur hybridation croissante.
Le format technique devient ainsi moins déterminant que la capacité d’un lieu à accueillir, adapter et programmer différentes propositions. Pour le public lui-même, la distinction entre immersif, XR ou créativité numérique est probablement beaucoup moins importante que pour les professionnels qui se positionnent dans ce secteur.
La mise en réseau devient aussi un levier important. Pour Correspondances Digitales, « Ces lieux-là existent, mais ils peuvent être beaucoup plus forts à partir du moment où ils se regroupent », souligne Antoine. Plusieurs réseaux explorent déjà cette direction, dans les salles immersives, les planétariums, le light art ou autour d’équipements techniques communs. Le Deep Space Network porté par Ars Electronica rassemble par exemple des lieux utilisant des infrastructures comparables, facilitant la circulation des programmes. Festivals et événements participent également à cette logique d’itinérance.

Du projet unique à la circulation des œuvres
Le deuxième grand axe du rapport concerne les producteurs et les modèles économiques. Là encore, difficile de dégager une organisation unique. Correspondances Digitales distingue notamment trois grandes dynamiques :
- les structures qui restent dans une logique de création sur mesure,
- celles qui développent leurs propres plateformes d’exploitation ou de distribution,
- et des acteurs plus hybrides travaillant à la frontière de la culture, de l’événementiel et de la commande privée.
Derrière cette diversité revient une même question : comment ne pas recommencer économiquement à zéro avec chaque nouvelle production ?
Une partie de la filière construit désormais des catalogues, mutualise ses briques techniques ou adapte une même infrastructure à plusieurs contenus. La baisse relative du coût d’accès aux technologies et leur appropriation progressive par les publics accompagnent ce mouvement. Mettre un casque VR sur la tête d’un visiteur n’a plus tout à fait le caractère expérimental que cela pouvait avoir il y a dix ans.
Cela ne signifie pas pour autant que le secteur aurait trouvé son modèle économique. Les difficultés rencontrées récemment par plusieurs studios rappellent la fragilité de certaines structures. La maturité artistique ou technologique ne garantit ni la rentabilité d’une exploitation ni la capacité d’une entreprise à absorber les risques associés à des productions ambitieuses.
Elle met aussi en avant la nécessité de mieux prendre en compte dans la diffusion de ces productions auprès d’une large audience en s’engageant plus étroitement avec des lieux de diffusion. Pour les producteurs, savoir qu’un projet pourra être accueilli dans plusieurs espaces peut modifier son équation économique. Pour les lieux, partager des œuvres, des compétences ou certains investissements permet d’enrichir une programmation sans supporter seuls le coût d’une nouvelle création.

Cette logique est donc cruciale, elle est à l’œuvre mais nécessite d’être consolidée. De nombreux réseaux fédèrent désormais des salles immersives (tels que l’Immersive Center Alliance), des planétariums (comme Wisdome) ou des festivals d’art Light (à l’instar de l’International Lightart Festivals Organization). Correspondances Digitales insiste sur la nécessité d’un soutien, notamment à l’échelle européenne et internationale, pour permettre à ces réseaux de mieux travailler ensemble.
Une consolidation encore difficile à mesurer
Cette consolidation reste une question que le livre blanc propose en ouverture: comment mesurer économiquement ce secteur ?
Les estimations disponibles peuvent annoncer plusieurs milliards d’euros ou de dollars pour certaines catégories de marché, mais elles agrègent souvent matériels, logiciels, jeux et usages très éloignés de la création culturelle. À l’autre bout de la chaîne, les chiffres remontés par les producteurs ou exploitants restent parcellaires et reposent sur des méthodologies difficiles à comparer.

Cette difficulté conditionne pourtant la capacité des pouvoirs publics, investisseurs et professionnels à comprendre ce qui fonctionne. Nombre de visiteurs, recettes de billetterie, coûts d’exploitation, prix des licences, nombre de territoires, durée de circulation d’une œuvre : les indicateurs permettant d’observer précisément l’activité restent encore à construire ou, au minimum, à partager davantage.
Le point d’interrogation dans le titre du livre blanc a donc son importance. Le document rassemble les signes d’une structuration sans conclure à une consolidation achevée qui sera parmi les prochains travaux que mènera Correspondances digitales en lien étroit avec les acteurs de la filière. Des publics désormais familiers de certaines expériences, des lieux permanents, des programmations qui s’hybrident, des producteurs qui font évoluer leurs modèles et des réseaux qui organisent progressivement la circulation des œuvres.
Une filière peut gagner en maturité tout en traversant une période économique difficile. Davantage de lieux et une meilleure maîtrise des technologies ne garantissent pas mécaniquement des modèles pérennes. Le besoin d’accompagnement reste réel, particulièrement pour les petites structures de création et les réseaux qui cherchent à travailler au-delà de leurs marchés nationaux.
Cette cartographie permet surtout de regarder la créativité numérique comme un ensemble plus vaste que chacune de ses communautés historiques. « Il y a encore un petit peu des zones grises », reconnaît Antoine mais cette vision transverse peut favoriser des approches croisées particulièrement fertiles.
C’est sans doute là que s’ouvre la suite du travail. Après avoir identifié les acteurs, les lieux et les modèles qui composent cet écosystème, il faudra mieux documenter ce qui circule entre eux : les œuvres, mais aussi les investissements, les recettes, les publics et les risques. Le rapport publié cette semaine pose une première base commune pour une filière européenne dont les contours doivent devenir plus visibles – bien que les défis soient encore nombreux pour travailler à cette consolidation. A nous, acteurs de cette créativité, d’y œuvrer.






