Lorsque j’ai découvert le GIFF (Geneva International Film Festival) et que j’en ai parlé avec sa directrice artistique d’alors, Anaïs Emery, l’une des choses qui m’ont immédiatement frappée, c’est la place centrale qu’occupe le récit dans la vision et la construction de cet événement.
Dans un festival qui accueille des films, des séries, des œuvres immersives et bien plus encore, les histoires ont une valeur propre. Cette valeur dépasse la technologie utilisée pour les porter jusqu’au public.

2026 a été une année de changement pour le festival. Anaïs l’a quitté en juin 2026, et Emilie Bujès a pris le relais le 1er août 2026. L’âme du GIFF est pourtant restée intacte, grâce avant tout à son équipe de programmation. Ensemble, ses membres ont porté la programmation en préservant la cohérence éditoriale des éditions précédentes et l’exigence artistique que l’on attend d’un événement de cette envergure.
Le programme immersif, qui ouvre le 30 octobre, place une fois encore le contenu au centre, tout en interrogeant l’innovation. Surtout, il n’oublie jamais celles et ceux qui vivent ces histoires. Le GIFF veut leur offrir une nouvelle manière de les découvrir et d’entrer en relation avec elles.
C’est précisément de là que nous sommes partis avec Lucie Emch, responsable du bureau de programmation, et les programmateurs immersifs Paola Gazzani Marinelli et Laurent Kempf (œuvres internationales). Nous avons d’abord réfléchi à ce qui définit aujourd’hui la vision du GIFF dans son ensemble.
« C’est une année de transition entre Anaïs Emery et Emilie Bujès, explique Lucie. Mais pour nous, c’est aussi une année collective. Nous avons construit le programme tous ensemble, avec le comité et le bureau de programmation. Je pense que cela reflète vraiment ce qu’est le GIFF : une pluralité de formats audiovisuels, une pluralité d’histoires et, cette année, une pluralité de voix pour construire le programme. Personnellement, je crois que c’est nécessaire. Quand on construit un programme à partir de perspectives différentes, on finit par programmer des perspectives différentes. »

Il y a bien sûr une continuité avec ce que le festival a fait jusqu’ici. Mais l’idée centrale est de s’appuyer sur cette pluralité de regards pour éveiller davantage la curiosité du public. Les formats concernés ne sont pas totalement nouveaux, mais ils s’écartent nettement des outils plus traditionnels que ce public connaît bien. « Il est important pour nous d’inciter le public à circuler entre films, séries et expériences immersives, et à être curieux de découvrir de nouvelles choses. C’est ce que nous faisons par exemple avec la section Taiwan Spotlight », explique Lucie.
Cette année, le Taiwan Spotlight réunit plusieurs œuvres de renommée internationale :
- THE CLOUDS ARE TWO THOUSAND METERS UP, l’œuvre largement saluée et multiprimée de Singing Chen ;
- JUST FOR YOU TRILOGY de Craig Quintero ;
- IN THE MIST de Chou Tung-Yen ;
- THE DESERTED (JIA ZAI LAN RE SI) du célèbre cinéaste Tsai Ming-liang.
« Quelqu’un vient voir Stray Dogs de Tsai Ming-liang, puis découvre peut-être aussi son œuvre immersive, et voit comment sa démarche artistique se prolonge d’un format à l’autre. »
Laurent Kempf et Paola Gazzani Marinelli, qui se consacrent au volet XR, partagent cette approche. « Lucie a la vision d’ensemble, précise Laurent, tandis que nous sommes vraiment concentrés sur la XR. Mais la même idée s’applique : nous touchons à beaucoup de choses différentes. » Cette vision plurielle se retrouve, d’une certaine manière, dans les choix curatoriaux.
Trouver une raison à l’innovation et à l’immersion
Quand j’aborde un festival, je cherche toujours à savoir si un fil conducteur ou une atmosphère particulière relie les œuvres de la sélection. Parfois, une direction à suivre, qu’elle soit philosophique, thématique ou émotionnelle, change tout pour le public. D’autres fois, la beauté tient justement à la diversité des productions réunies.
« Au fond, le fil conducteur, c’est l’innovation, affirme Lucie. Il s’agit de trouver des œuvres artistiquement fortes et vraiment époustouflantes. Nous avons vu des œuvres absolument magnifiques qui nous ont paru un peu plus conventionnelles, un peu moins innovantes. Depuis nos débuts au GIFF, la question a toujours été : qu’est-ce qui est nouveau, qu’est-ce qui pourrait l’être ? Nous cherchons des œuvres qui prennent des risques et explorent de nouvelles directions. »

Paola adopte un autre point de vue. « Pour moi, ce n’est pas vraiment l’innovation que je recherche. C’est ce que l’artiste veut dire avec son œuvre, et pourquoi il ou elle a choisi ce médium pour raconter cette histoire en particulier. Quand je vois une œuvre en VR ou sur n’importe quel autre support, je me demande toujours si l’histoire pourrait être racontée autrement. Et si la réponse est oui, alors elle n’a peut-être pas besoin d’être en VR. »
Un processus de sélection collectif
Une année de transition peut entraîner de nombreux changements. J’étais donc curieuse de comprendre comment la sélection elle-même avait pris forme, et ce qui avait évolué par rapport au passé, dans les œuvres reçues comme dans la manière dont l’équipe les a abordées.
« C’est le bureau de programmation qui pilote le processus de sélection, explique Lucie. Nous partons des principaux festivals de l’année, en nous y rendant ou en suivant leurs programmes, pour comprendre ce qui se passe dans le monde de l’immersif. Notre manière de chercher des œuvres n’a pas vraiment changé. Ce qui a changé, c’est le processus de programmation lui-même, depuis le départ d’Anaïs Emery fin juin. Le processus a été réellement collectif. Il était important pour nous que tout le monde voie tout et discute de tout, notamment pour nous assurer que chaque œuvre soit en accord avec nos valeurs et avec ce dont nous voulons parler. »
« Nous avons reçu un peu moins de candidatures cette année, poursuit Lucie. La période d’inscription était un peu plus courte, certes, mais cela reflète peut-être aussi ce qui se passe dans le monde culturel : beaucoup de financements sont en train d’être coupés. »
« Nous avons eu beaucoup de réunions, plaisante Paola. Et le processus a effectivement été plus participatif avec les autres membres du comité de sélection. »

Pour Laurent, c’était une première au GIFF. « Je ne peux donc pas comparer. Mais c’était intéressant de tout discuter ensemble et de voir les possibilités que nous avons de présenter des œuvres difficiles à voir dans d’autres contextes. Ici, en Suisse, il est très important de trouver ce qu’il y a de meilleur et de plus original, des œuvres qu’on ne pourrait pas voir autrement. »
Je trouve qu’un regard collectif peut être d’une aide précieuse, surtout dans un domaine comme le nôtre. L’œuvre immersive est une expérience vivante qui nous engage tout entiers. Elle reste donc liée à la perception personnelle, plus encore que le cinéma. Réunir des voix installées de longue date et un regard neuf peut offrir à l’âme artistique du GIFF un renouvellement, sans lequel tout festival risque de s’essouffler.
Au-delà du casque : les premières
« Nous avons quelques premières mondiales dont nous sommes vraiment heureux, surtout des projets suisses, indique Lucie. Soutenir la création et les artistes suisses est une grande fierté pour le GIFF. CAPTURES, en compétition internationale, est un peu différent de ce que nous avons montré par le passé. Ce n’est pas de la VR. Présenter des œuvres qui n’utilisent pas de casque compte pour nous, parce que le GIFF a toujours été un peu différent des autres festivals. Nous essayons d’être inclusifs envers le grand public, et une grande partie de nos spectateurs ne sont pas des professionnels. »
C’est pourquoi, cette année, l’équipe de programmation a beaucoup réfléchi à la manière de rendre le programme plus lisible et plus facile à vivre. « Quand nous avons commencé, poursuit Lucie, les projets étaient courts et technologiquement légers. Aujourd’hui, une œuvre peut durer une heure et nécessiter douze mètres carrés. Nous devons nous adapter. Nous conservons donc des programmes comme ceux de courts métrages, où un seul billet permet d’essayer différentes œuvres et de découvrir une pluralité d’approches. Les œuvres autonomes d’une heure ou plus, elles, ont leur propre billetterie. »
CAPTURES, déjà cité par Lucie, est le premier exemple de cette démarche. « CAPTURES est une structure immense : un écran immersif à 210 degrés, de trois mètres de haut et quinze mètres de large. L’idée était d’interroger ce que signifie l’immersion en dehors du casque. L’œuvre est signée par le collectif genevois Structurals, en collaboration avec Owelle, DJ suisse. C’est une performance audiovisuelle qu’ils joueront quatre fois pendant le festival, dont trois pour le public. Elle sera présentée avec FUTURE FRONTIERS, de François Moncarey et Grègór Belibi Minya, qui est un film et non une performance live. Là encore, l’idée est d’attirer un public qui connaît moins l’immersif et les casques, de lui faire découvrir cet univers et peut-être de lui donner envie d’essayer autre chose. »

Cette même structure a permis à l’équipe de tenter quelque chose de nouveau. « Beaucoup de professionnels ont vu KATÁBASIS en VR à Cannes. Nous l’avons tellement aimé que nous avons demandé à Ugo Arsac de l’adapter pour l’écran. C’est la première fois qu’il l’adapte pour ce type d’écran, nous sommes donc très curieux de voir le résultat. Quand une œuvre est aussi connue, il peut être frustrant pour le public qui n’aime pas la VR de ne pas pouvoir la découvrir. Nous réfléchissons donc à la manière dont les œuvres peuvent s’adapter à différents formats. La VR fait bien sûr pleinement partie de KATÁBASIS. Mais nous sommes curieux de voir comment l’œuvre se transpose, et ce sera aussi une nouveauté à découvrir. »
Ce ne sont pas les seules premières. Parmi elles figure aussi RES NATURA, une œuvre de Julien Mercier et Mélanie Courtinat présentée dans la section Future is Sensible. « RES NATURA nous tient particulièrement à cœur, car c’est un projet sur la Suisse. Nous espérons que le public sera curieux d’en savoir plus et de découvrir cet écosystème. L’œuvre n’existait à l’origine qu’en anglais, mais nous avons demandé aux créateurs d’en réaliser une version française pour pouvoir la montrer aux écoles. C’est très demandé en ce moment : toutes les séances scolaires sont complètes. »
J’ai une véritable obsession personnelle pour l’histoire de l’exploration arctique. L’une des œuvres que j’ai le plus hâte de découvrir au festival est donc SILA – HÉROÏNES ARCTIQUES, d’Agnès de Cayeux, Mélanie Courtinat et Laura Mannelli, présentée en première internationale.
« Nous sommes très heureux de présenter SILA aussi, confie Lucie. Il est parfois difficile de trouver des artistes femmes, en particulier dans les univers immersifs et numériques. Il est donc vraiment intéressant de voir comment ces artistes se sont réunies pour raconter l’histoire de cinq femmes. Soutenir ce type de diversité de genre, et ce type de collaboration, compte pour nous. »
Savoir où aller avec le médium
Lucie Emch, Paola Gazzani Marinelli et Laurent Kempf travaillent dans ce domaine depuis des années, dans des rôles différents. Comme moi, ils ont traversé toute une série de transformations qui ont façonné le secteur.
« Je pense que les artistes savent plus clairement où ils vont avec le médium, et c’est de plus en plus net chaque année, observe Laurent. Il y a quelques années, il s’agissait davantage d’essayer des choses et des approches différentes, et les œuvres elles-mêmes étaient moins cohérentes. Elles n’étaient pas moins intéressantes, car elles proposaient quelque chose de différent. Mais aujourd’hui, il y a davantage d’œuvres dans lesquelles on entre et que l’on suit plus naturellement, et elles sont peut-être plus accessibles au grand public. »
Voilà pour le panorama international. Du côté du secteur suisse aussi, plusieurs points notables ont émergé au cours de notre conversation.

« Nous sommes dans une phase un peu transitoire en Suisse, ici en Romandie, poursuit Laurent. Cinéforom avait lancé à l’époque son soutien Digital Experience. Il a été rejoint depuis par un fonds commun de la Ville et du Canton de Genève, ainsi que par différentes possibilités de financement de la Fondation pour la création numérique, et beaucoup d’œuvres en sont issues. Cinéforom met fin à son soutien cette année, mais celui-ci se poursuivra sous une autre forme. Il y a donc un point d’interrogation sur la direction que prennent les choses, mais elles continuent, et c’est une bonne nouvelle. Un écosystème de créateurs s’est développé, et il ne fera que grandir. »
« Cela évolue, d’une certaine manière, ajoute Paola. Cela prend du temps. La VR, et la réalité étendue en général, n’est qu’une partie de la création numérique dans son ensemble, et ce n’est peut-être pas le premier choix des artistes suisses qui travaillent dans ce domaine. »
« Cela correspond aussi à l’ADN du festival, explique Laurent. Nous sommes très tournés vers l’immersif et, c’est vrai, il y a beaucoup d’œuvres en VR. Mais nous avons aussi, par exemple, INDULTO de Mélanie Courtinat, une œuvre inspirée du jeu vidéo et présentée sur un écran traditionnel, sans casque. Par le passé, nous avons eu plusieurs œuvres qui n’en nécessitaient pas. Comme le disait Paola, ce n’est pas seulement la XR, c’est un champ plus large, et nous le gardons toujours à l’esprit dans ce que nous voulons montrer. Comme le dit le festival : les histoires peuvent se raconter dans de nombreux formats. »
Certains festivals se limitent aux casques. Mais ce qui rend une expérience immersive, ce n’est parfois pas l’outil. C’est plutôt la manière d’aborder le public avec son contenu. Le GIFF montre un grand nombre de façons différentes de le faire, et c’est précisément ce qui rend sa programmation intéressante.
« Il s’agit vraiment d’amener le public à être curieux et à essayer des choses différentes, insiste Lucie. Nous cherchons la diversité à tous les niveaux : techniques, approches, histoires. FEEDBACK VR porte une réflexion postcoloniale. Certaines œuvres sont donc plus politiques, tandis que d’autres sont vraiment poétiques et touchantes. Nous savons exactement pourquoi chaque œuvre est là et ce qu’elle représente, en termes de démarche artistique ou de récit. Ces œuvres nous font aussi réfléchir à nous-mêmes dans les médias, à la manière dont nous évoluons avec les histoires, à ce qui rend une œuvre immersive et aux raisons pour lesquelles elle est en VR. Nous voulons vraiment que le public en fasse l’expérience, et qu’il passe un bon moment au festival. »

La suite
Autour des œuvres, le GIFF propose tout un parcours. Le GIFF PRO se tient du 3 au 6 novembre, avec ses talks, ses études de cas, le Geneva Digital Market et la visite du Studio 44 MocapLab de Gilles Jobin. La Digital Night a lieu le 4 novembre. J’ai demandé à mes interlocuteurs où ils voyaient le festival et le secteur se diriger dans un avenir proche.
« Cette question comporte plusieurs aspects, répond Lucie. Au festival, nous essayons des choses et nous voyons ce qui fonctionne. La cohérence entre ce que nous faisons au GIFF et au GIFF PRO fonctionne très bien, avec des études de cas qui approfondissent les œuvres plutôt que de simplement les montrer. Plus généralement, Emilie Bujès n’est arrivée qu’en août. Elle n’a donc pas pris part à la programmation de cette année, car c’était trop tard. Mais il se passe des choses à Genève dans le domaine de l’immersif, et elle est très curieuse et a beaucoup d’idées. C’est encore en construction, et nous sommes curieux de voir où cela mènera. Ce qui est certain, c’est qu’il est essentiel pour le GIFF de poursuivre cette diversité de formats audiovisuels. Nous sommes le seul festival en Suisse, ou du moins le principal, à explorer réellement les technologies immersives de cette manière. Bien sûr, cela évoluera. Comme le disait Laurent, nous sommes curieux de beaucoup de choses, pas seulement de la VR, et c’est une curiosité qu’elle partage. »
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Retrouvez l’intégralité du programme du GIFF 2026 sur le site officiel, avec les expériences immersives aux côtés des séries et des films.
On y trouve plusieurs œuvres déjà croisées sur XRMust. Deux d’entre elles ont été primées à la 83e Mostra de Venise : OUT OF THE ASHES de Nonny de la Peña et Rory Mitchell, et la très appréciée THE PIGEON RING. Parmi les nombreux beaux titres figurent aussi deux de mes coups de cœur de ces dernières années. Le premier est THE CLOUDS ARE TWO THOUSAND METERS UP, l’une des œuvres les plus abouties jamais produites dans notre domaine. Le second est mon plaisir coupable, EVEREST: THE FIRST ASCENT, que j’ai absolument besoin de revivre après avoir vu Tenzing.
Avertissement — note éditoriale
Cette interview a été réalisée et rédigée par une journaliste indépendante pour XRMust. Elle porte sur la sélection 2026 du GIFF et ses évolutions récentes. Par souci de transparence éditoriale, nous précisons que Mathieu Gayet, directeur de publication de XRMust, collabore également avec le festival au sein du comité de sélection et pour le programme du GIFF PRO. Ce rôle n’a eu aucune influence sur la conduite de l’entretien ni sur le contenu éditorial de l’article, qui ont été confiés à une autre plume.






